dimanche, juillet 25, 2004

Le commencement

Tout a commencé une fin d'après-midi d'été. Ca suffit. Je déménage. Je vous laisse un mois pour trouver quelqu'un pour me remplacer. Claire avait prononcé ces mots qui disaient tout son ras-le-bol de la vie en communauté, et particulièrement en communauté masculine. Jules et Samuel, deux collègues que Claire avaient rencontré quelques mois auparavant, à son entrée chez TRTv, lui sortaient désormais par les narines. Elle ne supportait plus la cyclothymie, l'alcoolisme et l'agressivité de Jules et était encore trop amoureuse de Sam pour ne pas souffrir de le voir si prêt d'elle. Le vase était plein, les souvenirs agréables s'étiolaient et laissaient place aux vides et aux moments de solitude de plus en plus fréquents. Jules malmenait les amies qu'elle recevait et régnait dans ce grand appartement une atmosphère électrique.

Les arbres jaunissaient lentement, le vent frais faisait voltiger les feuilles, encore résistantes à cette époque de l'année. Quelques une d'entre elles se laissaient emporter emplissant précocement l'air d'une nostalgie automnale. Claire souriait. Elle marchait seule vers son destin, sans trop en avoir conscience, elle était soulagée de sa décision de quitter l'appartement où elle vivait avec ses deux "charmants garçons" comme disait sa mère, avec ses deux colocataires dont la compagnie devenait de plus en plus insupportable à la jeune femme.

Claire avait repéré sur un plan l'appartement qu'elle allait visiter. Elle était en avance d'une demi-heure sur le rendez-vous indiqué dans l'annonce. Elle voulait s'imprégner du quartier, notion, pour elle, qui s'étendait de la Place d'Italie au Parc Montsouris. En sortant de la bouche de métro, elle vit l'écrasante façade du centre commercial, monument de verre et d'aluminium. La première impression était agaçante. Elle était de ces personnes qui aiment être émerveillées. Se sentant une âme d'exploratrice urbaine, elle essayait souvent de trouver de la poésie dans des infimes détails qui avaient sans doute échappés aux regards trop furtifs. Mais la vue pesante du grand bâtiment ne lui inspirait rien de beau, d'agréable... Sauf la perspective de faire du shopping. Elle retrouva son sourire avec ses deux fossettes qui lui perçaient les joues, balaya une dernière fois l'avenue d'Italie et l'avenue de Choisy, amorce du quartier asiatique et se dit qu'elle y fêterait le jour de l'an chinois cette année, sûre que le logement lui plairait et qu'elle le décrocherait. Claire traversa la rue Bobillot. Le quartier ne lui était pas tout à fait inconnu, mais c'était un regard neuf qui en prenait la mesure aujourd'hui, un regard qui absorbait l'espace, qui le faisait sien. La place d'Italie, avec son rond point pavé, l'hôtel de ville dominant la place, dialogue anachronique entre une architecture fin XIXe et ce centre commercial, évocation prétentieuse d'une monstrueuse sculpture, l'avenue Auguste-Blanqui avec ses perspectives fuyantes qui ondulaient vers la Place Denfert-Rochereau, et l'avenue des Gobelins, ancienne et magistrale, un peu trop sérieuse avec ses bâtiments industriels du siècle dernier. Elle examina le plan du quartier qu'elle avait imprimé et fit volte-face, direction la place de Rungis. Il fallait descendre la rue Bobillot jusqu'à la place de Rungis, et là c'était facile, elle tomberait sur la rue Boussingault qui partait de la place. La rue était déserte ce dimanche, un peu trop à son goût, presque sinistre. Mais la lumière miel qui pénétrait dans les feuillages des petits jardins privatifs insufflait un peu de vie et de poésie. L'immeuble du 33 bis faisait parti d'une résidence, enclavée entre un immeuble monolithique de cinq étages du même style qu'elle, celui des années 70 avec des balcons aux rambardes en plexiglasse fumé et des cerneaux abricot qui rappelaient les cendriers en verre marron et les tabourets d'appoint en plastic orange. Claire se dit qu'elle accordait trop d'importance à son intuition et se sentait un peu déçue par l'aspect "ringard" de la façade de l'immeuble. Elle tenta un retour à des émotions plus positives en s'imprégnant de petits riens, comme elle avait l'habitude de le faire les jours fatigués ou dans les moments tristes. La teinte du jour s'harmonisait bien avec ces lignes de béton, le calme de la rue, le soleil jaunissait l'atmosphère comme si une main imaginaire l'avait badigeonné avec un vernis. Les feuillages verts multicolores chuchotaient les mots du vents. Elle prit son inspiration et pénétra dans le hall.