lundi, août 09, 2004

Partie 1/2 remaniée/ et pas encore toute la 3ème

L'appartement de Lady Call C.

Partie 1
Claire

- Ça suffit. Je déménage. Vous avez un mois pour trouver quelqu'un pour me remplacer. Six mois de colocation, pas un de plus.
- Calme-toi, on va trouver une solution.
Sam s'avança mimant avec ses mains un geste d'apaisement tandis que Jules, l'air renfrogné, se grattait la tête d'une main et de l'autre serrait nerveusement une cigarette qu'il laissait se consumer.
Claire avait prononcé ces mots qui disaient tout son ras-le-bol de la vie en communauté, et particulièrement en communauté masculine. Jules et Samuel lui sortaient désormais par les narines. Elle ne supportait plus la cyclothymie, l'alcoolisme et l'agressivité de Jules et était encore trop amoureuse de Sam pour ne pas souffrir de le voir si prêt d'elle. Le vase était plein, les souvenirs s'étiolaient et laissaient place aux vides et aux moments de solitude. Jules malmenait les amies qu'elle recevait et électrisait l'atmosphère de l'appartement.
Je n'étais pas énervée, je n'avais pas besoin de me calmer, j'étais seulement arrivée à un prendre une bonne décision, pour une fois. J'avais à peine 23 ans, diplômée d'une école de communication que je n'avais pas choisie, dans une ville que je n'avais pas choisi, un stage débouchant sur une embauche dans la plus grande chaîne de télévision nationale privée, TRTv (Total Réalité Tv), que je n'aurais certainement pas choisi si je n'avais pas suivi Sam dans son engouement pour le secteur audiovisuel et la Réal Tv, l'expression convenue pour appeler le plus gros business du début du siècle. Bref je me laissais porter par les gens autour de moi, par leur choix ou leurs conseils plus ou moins avisés. C'est ainsi que je m'étais fourrée dans cette mouise pas possible, emménageant avec le garçon dont j'étais follement amoureuse mais avec qui j'entretenais une relation amicale frustrante au plus haut point et son ancien colocataire, un mec insupportable qui s'enfermait pendant des jours dans sa chambre et quand il en sortait, son humeur massacrante hachait menu tout ce qui se trouvait sur le chemin entre sa chambre et la cuisine, véritable réserve d'alcool pour apaiser ses angoisses.
Après avoir annoncé mon départ imminent, je me mis donc à éplucher les petites annonces. J'achetais le jeudi matin le Particulier-à-particulier, je raflais tous les journaux gratuits parisiens qui se trouvent devant les agences immobilières que je visitais par la même occasion, mais sans trop retenir cette solution car j'en avais assez du quartier. J'habitais avec Sam et Jules un grand appartement dans une cité "escargot", un immense ensemble d'immeubles, qui mis bout à bout, se mordaient la queue. Notre logement se trouvait à Boulogne, au pied du métro Pont de Sèvre, un quartier on ne peut plus déprimant où pour toute animation se trouvait un supermarché "Champion" en bas de l'immeuble.
Tout au long de mes séances de recherche, je découvrais les hausses faramineuses des loyers des appartements sur Paris. Cela faisait trois ans que j'y logeais, mais jusqu'à présent les loyers étaient encore abordables. Quelle ne fut pas ma surprise en voyant que les loyers des studios de 20 à 30 mètres carré oscillaient entre 500 et 800 euros! Mon salaire d'assistante de réalisation était correct mais avec des loyers si élevés, les fins de mois seraient certainement difficiles, mais tel était le prix de la liberté. La solitude qui m'avait pesé jusqu'ici allait devenir une amie... de luxe.

Partie 2
Le 13e arrondissement

Les arbres jaunissaient lentement, encore résistantes à cette époque de l'année, les feuilles frémissaient dans la fraîcheur du vent. Quelques unes d'entre elles se laissaient emporter, emplissant précocement l'air d'une nostalgie automnale. Je souriais. J'étais soulagée de ma décision de quitter l'appartement où je vivais avec ses deux "charmants garçons" comme disait ma mère.
J'avais repéré sur un plan l'appartement que j'allais visiter. J'étais en avance d'une demi-heure sur le rendez-vous indiqué dans l'annonce. Je voulais m'imprégner du quartier, notion, pour moi, qui s'étendait de la Place d'Italie au Parc Montsouris. En sortant de la bouche de métro, je vis l'écrasante façade du centre commercial, monument de verre et d'aluminium. La première impression était agaçante. Je suis de ces personnes qui aiment être émerveillées. Me sentant une âme d'exploratrice urbaine, j'essayais souvent de trouver de la poésie dans des infimes détails qui avaient sans doute échappés aux regards trop furtifs. Mais la vue pesante du grand bâtiment ne m'inspirait rien de beau, d'agréable... Sauf la perspective de faire du shopping. Je retrouvais mon sourire avec ses deux fossettes qui me perçaient les joues, balayais une dernière fois l'avenue d'Italie et l'avenue de Choisy, amorce du quartier asiatique et je me dis que j'y fêterais le jour de l'an chinois cette année, sûre que le logement me plairait et que je le décrocherais. Je traversais la rue Bobillot. Le quartier ne m'était pas tout à fait inconnu, mais c'était un regard neuf qui en prenait la mesure aujourd'hui, un regard qui absorbait l'espace, qui le faisait mien. La place d'Italie, avec son rond point pavé, l'hôtel de ville dominant la place, dialogue anachronique entre une architecture fin XIXe et ce centre commercial, évocation prétentieuse d'une monstrueuse sculpture, l'avenue Auguste-Blanqui avec ses perspectives fuyantes qui ondulaient vers la Place Denfert-Rochereau, et l'avenue des Gobelins, ancienne et magistrale, un peu trop sérieuse avec ses bâtiments industriels du siècle dernier. J'examinais le plan du quartier et fis volte-face, direction la place de Rungis. Il fallait descendre la rue Bobillot jusqu'à la place de Rungis, et là c'était facile, je tomberais sur la rue Boussingault qui partait de la place. La rue était déserte ce dimanche, un peu trop à mon goût, presque sinistre. Mais la lumière miel qui pénétrait dans les feuillages des petits jardins privatifs insufflait un peu de vie et de poésie. L'immeuble du 33 bis faisait parti d'une résidence, enclavée entre un immeuble monolithique de cinq étages du même style qu'elle, celui des années soixante-dix avec des balcons aux rambardes en plexiglasse fumé et des cerneaux abricot qui rappelaient les cendriers en verre marron et les tabourets d'appoint en plastic orange. Je me dis que j'accordais trop d'importance à mon intuition et me sentais un peu déçue par l'aspect "ringard" de la façade de l'immeuble. Je tentais un retour à des émotions plus positives en scrutant les petits riens, comme j'avais l'habitude de le faire les jours fatigués ou dans les moments tristes. La teinte du jour s'harmonisait bien avec ces lignes de béton, le calme de la rue, le soleil jaunissait l'atmosphère comme si une main imaginaire l'avait badigeonné avec un vernis. Les feuillages verts multicolores chuchotaient les mots du vents. Je pris mon inspiration et pénétrais dans le hall.

Partie 3
Lady Call C.

Le hall d'entrée assez étroit et quelconque donnait sur une cour intérieure dont l'abondante végétation semblait émerger d'un désordre sophistiqué qu'un jardinier amoureux de la flore tropicale aurait entretenu avec grand soin. Ce somptueux décors contrastait vivement avec l'aspect extérieur de la résidence somme toute assez modeste. Il y a avait toute sorte de plantes et d'arbres, des yuccas touffus étaient entourés de massifs de fleurs aux couleurs enjôleuses, des clématites bleues et mauves, des dahlias d'un rose-oranger enivrant, des rosiers blancs et jaunes, des tournesols géants, des tapis de marguerites, un bougainvillier et même un flamboyant en fleur et un frangipanier dont l'odeur imprégnait l'air d'une fragrance sucrée, de grands pins sûrement centenaires, un cèdre du Liban, un palmier dattier, deux bouleaux et en retrait, un peu isolé, un saule pleureur. Une partie de la cour était réservée à un potager où l'on pouvait lire sur de petites étiquettes rédigées à la main, le nom des fruits et légumes que ce fantastique jardinier y cultivait : il y avait des gousses d'ail, des oignons, des poireaux, des plans de tomates, des pieds de fraises, des laitues, des radis, des pommes de terre, des mûriers, de la sauge, du basilic, de la menthe, du coriandre, de la ciboulette et du persil et trois arbres fruitiers, un cerisier, un pommier et un poirier. Je misais sur le fait que c'était de la culture "Bio". Aussi insolite que cela m'apparue, cette cour ou plutôt ce jardin regorgeait de ressources alimentaires qui devaient être reparties entre les habitants de la résidence. Je levais la tête, ce que je fais souvent quand je me promène pour saisir l'espace entier du lieu où je me trouve et pas seulement ce qui est à porter de mon regard. Quelque chose m'échappait, toute cette végétation était si inhabituelle. Je vis alors un système de toiture coulissante assez élaborée qui devait protéger ce jardinet exotique l'hiver. Astucieux... luxueux aussi. Le loyer indiqué dans l'annonce était pourtant tout à fait accessible à ma modeste bourse. Je fût tirée de mes réflexions par une voisine qui me salua alors qu'elle me dépassait. Je décidais alors de presser le pas et d'aller sonner à l'appartement que je venais visiter. Devant les portes d'entrée de l'immeuble "Les Poètes" où se trouvait l'appartement, un homme d'une quarantaine d'année l'air sportif s'appuyait nonchalamment sur le rebord d'une jardinière et discutait avec une femme un peu plus âgée, accompagnée de son petit enfant qui enroulait ses bras autour de sa jambe à elle. Je les saluais en les gratifiant d'un sourire, mais au moment où j'ouvris la porte une jeune femme sortit en trombe avec son caniche sans m'accorder un regard, passa devant moi profitant du fait que je tenais la porte et toisa les deux voisins qui ne semblèrent pas y prêter attention. Je constatais, non sans ronchonner intérieurement, que même dans ce petit coin de paradis, certaine personne était odieuse. J'étais rassurée, enfin quelque chose qui me ramenait à la réalité parisienne que je connaissais si bien pour la côtoyer quotidiennement dans la rue, à mon travail, à la piscine, dans les files d'attente au cinéma, dans les expositions, au restaurant, bref ce qui faisait le charme "brute" typiquement "français".

- Bonjour, je suis Claire Faugeron, j'ai téléphoné hier pour l'appartement...
- Ah oui, bonjour, entrez, venez, entrez donc.
Une femme d'une cinquantaine d'année, armée d'un brushing élaboré qui casquait un visage menu que le fil des années n'était pas parvenu à enlaidir, me souriait gentiment. J'avais comme une impression de déjà-vue très désagréable, cela m'arrive tout le temps en ce moment, à cause de mon métier où je vois toutes ces images de gens et après je ne sais plus qui se trouve en face de moi, la boulangère, une voisine, une actrice, une participante de mon émission ou bien une parfaite inconnue. Voyant mon trouble, la femme vint à mon secours.
- Au fait, je ne me suis pas présentée, dit-elle en réajustant mécaniquement sa coiffure, je m'appelle Lady Call C.
Mais bien sûr! Ce nom me rappelait quelque chose, une chanteuse pop des années 60. Je me souvenais d'avoir vu des pochettes de disques dans le salon de mes parents.
- Vous êtes la Lady Call C. ? demandais-je non sans une sérieuse volonté de flatter.
- Oui, répondit-elle, visiblement ravie que son nom puisse encore faire un tel effet, plus de vingt ans après la fin précoce de sa brève carrière qui avait tourné en eau-de-boudin après que Sheila lui ai piqué la chanson qui l'aurait amené à la postérité, les fameux "Rois Mages".
L'appartement de Lady Call C. situé au rez-de-chaussée, qui en fait donné sur la cour intérieure de la résidence, était spacieux. Deux adolescents, un garçon et une fille, les enfants de Lady Call C.
- L'annonce parlait d'un studio... mais votre appartement est spacieux et comporte plusieurs pièces.
- Vous avez raison, l'annonce ne concerne pas directement cet appartement. En fait, il s'agit du studio attenant à mon logement.