L’appartement de Lady Call C.
Voici une nouvelle que j'ai commencé cet été et que je n'ai toujours pas terminé. Alors, je vous propose de lire les premières parties, et à partir de la semaine prochaine, je publierai une partie par semaine ainsi je trouverai peut-être la motivation pour la finir...
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L’appartement de Lady Call C.
Les arbres jaunissaient lentement. Encore résistantes à cette époque de l'année, les feuilles frémissaient dans la fraîcheur du vent. Quelques unes d'entre elles se laissaient emporter, emplissant précocement l'air d'une nostalgie automnale. Je souriais. J'étais soulagée de ma décision de quitter l'appartement où je vivais avec ses deux "charmants garçons" comme disait ma mère.
J’étais tombée une sur une annonce alléchante dans le Paris Boum-Boum de la semaine. J’ai appelé pour vérifier que l’appartement était toujours libre et j’avais parlé à une femme à la voix agréable qui m’avait fixé un rendez-vous pour le dimanche suivant.
Et voilà, j’y étais. J'avais repéré sur un plan l'appartement que j'allais visiter. Je voulais m'imprégner du quartier, notion, qui pour moi, s'étendait de la Place d'Italie au Parc Montsouris. En sortant de la bouche de métro, je vis l'écrasante façade du centre commercial, monument de verre et d'aluminium. La première impression était agaçante. La vue pesante du grand bâtiment ne m'inspirait rien de beau, d'agréable... Sauf la perspective de faire du shopping. Je retrouvais mon sourire avec ses deux fossettes qui me perçaient les joues et qui me valaient souvent une sympathie spontanée de la part de mon entourage. Je balayais une dernière fois l'avenue d'Italie et l'avenue de Choisy, amorce du quartier asiatique. J'y fêterais bien le jour de l'an chinois cette année.
Je traversais la rue Bobillot. Le quartier ne m'était pas tout à fait inconnu, mais c'était un regard neuf qui en prenait la mesure aujourd'hui, un regard qui absorbait l'espace, qui le faisait mien. La place d'Italie, avec son rond point pavé, l'hôtel de ville dominant la place, dialogue anachronique entre une architecture fin XIXe et ce centre commercial, évocation prétentieuse d'une monstrueuse sculpture, l'avenue Auguste Blanqui avec ses perspectives fuyantes qui ondulaient vers la Place Denfert-Rochereau, et l'avenue des Gobelins, ancienne et magistrale, un peu trop sérieuse avec ses bâtiments industriels du siècle dernier.
J'examinais le plan du quartier et fis volte-face, direction la place de Rungis. Il fallait descendre la rue Bobillot jusqu'à la place de Rungis, et là c'était facile, je tomberais sur la rue Boussingault qui partait de la place. La rue était déserte ce dimanche, un peu trop à mon goût, presque sinistre. Mais la lumière miel qui pénétrait dans les feuillages des petits jardins privatifs insufflait un peu de vie et de poésie. L'immeuble du 33 bis faisait parti d'une résidence, enclavée entre des bureaux, en préfabriqué beige et marron et un immeuble monolithique de cinq étages des années soixante-dix avec des balcons aux rambardes en plexiglas fumé et des cerneaux abricot qui rappelaient les cendriers en verre marron et les tabourets d'appoint en plastic orange.
Je me sentais un peu déçue par l'aspect "ringard" de la façade de l'immeuble. Je tentais un retour à des émotions plus positives en scrutant les petits riens, comme j'avais l'habitude de le faire les jours fatigués ou dans les moments tristes. La teinte du jour s'harmonisait bien avec ces lignes de béton, le calme de la rue, le soleil jaunissait l'atmosphère comme si une main imaginaire l'avait badigeonné avec un vernis teinté. Les feuillages verts multicolores chuchotaient les mots du vents. Je pris mon inspiration et pénétrais dans le hall.
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Le hall d'entrée assez étroit et quelconque donnait sur une cour intérieure dont l'abondante végétation semblait émerger d'un désordre sophistiqué qu'un jardinier amoureux de la flore tropicale aurait entretenu avec grand soin. Ce somptueux décors contrastait vivement avec l'aspect extérieur de la résidence somme toute assez modeste. Il y avait toute sorte de plantes et d'arbres. Des yuccas touffus étaient entourés de massifs de fleurs aux couleurs enjôleuses, des clématites bleues et mauves, des dahlias d'un rose oranger enivrant, des rosiers blancs et jaunes, des tournesols géants, des tapis de marguerites, un bougainvillier et même un flamboyant en fleur et un frangipanier dont l'odeur imprégnait l'air d'une fragrance sucrée, de grands pins sûrement centenaires, un cèdre du Liban, un palmier dattier, deux bouleaux et en retrait, un peu isolé, un saule pleureur. Une partie de la cour était réservée à un potager où l'on pouvait lire sur de petites étiquettes rédigées à la main, le nom des fruits et légumes que ce fantastique jardinier y cultivait. De la famille des liliacées, il y avait des gousses d'ail, des oignons et des poireaux, de la famille des solanacées, des plans de tomates et des pommes de terre, de celle des rosacées, des pieds de fraises. Des herbes potagères y étaient aussi cultivées, on y trouvait des laitues, de la sauge, du basilic, de la menthe, du coriandre, de la ciboulette et du persil. Un cerisier, un pommier et un poirier promettaient de belles récoltes. Je misais sur le fait que c'était de la culture "Bio". Aussi insolite que cela m'apparue, cette cour ou plutôt ce jardin regorgeait de ressources alimentaires qui de toute évidence, devaient faire le bonheur de ceux qui en bénéficiaient. Je levais la tête, ce que je fais souvent quand je me promène pour mieux saisir l'espace entier du lieu où je me trouve et pas seulement ce qui est à porter de mon regard. Quelque chose m'échappait, toute cette végétation était si inhabituelle. Je vis alors un système de toiture coulissante assez élaborée qui devait protéger ce jardinet exotique l'hiver. Astucieux... luxueux aussi. Le loyer indiqué dans l'annonce était pourtant tout à fait accessible à ma modeste bourse. Je fût tirée de mes réflexions par une voisine qui me salua alors qu'elle me dépassait. Je décidais alors de presser le pas et d'aller sonner à l'appartement que je venais visiter. Devant les portes d'entrée de l'immeuble dénommé "Les Poètes", où se trouvait l'appartement, un homme d'une quarantaine d'année, en polo et short, s'appuyait nonchalamment sur le rebord d'une jardinière et discutait avec une femme un peu plus jeune, accompagnée de son petit enfant qui enroulait ses bras autour de sa jambe. Je les saluais en les gratifiant d'un sourire, mais au moment où j'ouvris la porte une femme sortit en trombe avec son caniche sans m'accorder un regard, passa devant moi profitant du fait que je tenais la porte et toisa les deux voisins qui ne semblèrent pas y prêter attention. Je constatais, non sans ronchonner intérieurement, que ce petit coin de paradis abritait des gens normaux, enfin des gens stressés, pressés, impolis. J'étais rassurée, enfin quelque chose qui me ramenait à la réalité parisienne que je connaissais si bien pour la côtoyer quotidiennement dans la rue, à mon travail, à la piscine, dans les files d'attente au cinéma, dans les expositions, au restaurant, bref ce qui faisait le charme "brute" typiquement "français".
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- Bonjour, je suis Claire Berger, j'ai téléphoné hier pour l'appartement...
- Ah oui, bonjour, entrez, venez, entrez donc me dit une femme d'une cinquantaine d'année, armée d'un brushing élaboré qui casquait un visage menu que le fil des années n'était pas parvenu à enlaidir. J'avais comme une impression de déjà-vu très désagréable, cela m'arrive tout le temps en ce moment, à cause de mon métier où je vois toutes ces images de gens et après je ne sais plus qui se trouve en face de moi, la boulangère, une voisine, une actrice, une participante à mon émission ou bien une parfaite inconnue. Voyant mon trouble, la femme vint à mon secours.
- Au fait, je ne me suis pas présentée, dit-elle en réajustant mécaniquement sa coiffure, je suis Lady Call C.
Mais bien sûr! Ce nom me rappelait quelque chose, une chanteuse pop des années 60. Je me souvenais d'avoir vu des pochettes de disques dans le salon de mes parents.
- Vous êtes la "Lady Call C."? demandais-je non sans une sérieuse volonté de flatter.
- Oui, répondit-elle, visiblement ravie que son nom puisse encore produire un tel effet sur quelqu’un, plus de vingt ans après la fin précoce de sa brève carrière qui avait tourné en eau de boudin après que Sheila lui ait fauché la chanson qui l'aurait conduite à la postérité.
L'appartement de Lady Call C., situé au rez-de-chaussée, était spacieux et il donnait sur la cour intérieure de la résidence. Elle y vivait seule avec ses deux enfants, des faux jumeaux, Thomas et Jane. Le fils, attablé, était absorbé dans la lecture de Madame Bovary tandis que l'adolescente semblait réviser un cours. Tous les deux s'étaient montrés très polis à mon arrivée. Ils m'avaient salué et sourient avant de se replonger dans leurs activités respectives.
- L'annonce parlait bien d'un studio, n'est-ce pas? Votre appartement est spacieux et comporte plusieurs pièces...
- Vous avez raison, l'annonce ne concerne pas directement cet appartement. En fait, il s'agit du studio attenant à mon logement. C'est un peu compliqué, je euh, je ne suis pas vraiment propriétaire du studio. Personne n'est propriétaire dans la résidence, enfin sauf bien sûr la Propriétaire, dit-elle avec un petit rire embarrassé.
- Seulement, voilà, en tant que locataire, j'ai une sorte de contrat de responsabilité solidaire, ce qui fait que je m'occupe de recruter un locataire pour ce studio.
J'ai tout de suite été enchantée par le studio qui, lui aussi offrait la ravissante vue du jardin chaotique. Il se composait d'une pièce d'environ vingt mètres carré avec un triptyque de fenêtres exposées au sud, d'une kitchenette, d'une salle de bain avec baignoire et d'une entrée avec un placard intégré, assez grande pour accueillir un meuble, un secrétaire ou une console peut-être. Le sol était recouvert d'une épaisse moquette beige rosée, excepté la cuisine et la salle de bain, dont le sol était carrelé.
- Il vous plaît ? On est bien dans cette résidence, vous verrez. Les voisins y sont agréables et calmes, tout le monde s'entend à merveille. Les loyers n'y sont pas excessifs, comme vous pouvez le constatez et, me glissa-t-elle à l'oreille, l'air complice, comme une confidente, il y a des avantages à venir ici, des tas d'avantages!
- Ah, oui ? J'allais lui demandais lesquels mais elle m'interrompit.
- Venez donc prendre un rafraîchissement à la maison, nous y serons plus à l'aise pour bavarder.
- Donc comme je vous le disais, la vie de la résidence est très agréable, dit-elle en me désignant la table dressée dans le salon. Entre le moment où nous étions sortis de l'appartement et maintenant, quelqu'un avait dressé le couvert, avec une élégance certaine, deux séries d'assiettes étaient posées les unes sur les autres, les plus petites comportait l'entrée, une sorte d'aspic de saumon et quelque chose qui ressemblait à de la confiture d'orange, ponctuée de petites décorations comme on en voit dans les magazines de cuisine raffinés. Mais ni Thomas, ni Jane n'avaient l'air d'avoir interrompu leur activité. Je la regardais perplexe.
- Cela fait parti des petits plus dont je vous ai parlé, dit-elle radieuse.
- Ici personne ne prépare ses repas, pas même le petit déjeuner. Tous les repas sont servis à heure fixe, chaque jour. Tout est compris dans le loyer. C'est un peu comme ces formules de club touristique, tout est "All inclusive". Ni cuisine, ni ménage, vous n'aurez pas même à vous occuper de votre linge, il suffit de le déposer à la blanchisserie de la résidence et il vous sera restitué, repassé et frais comme neuf.
- Je ne comprend pas bien. C'est une sorte de pension ou quelque chose de ce genre ?
Thomas, le garçon attablé, me souriait, visiblement amusé de l'effet que les paroles de sa mère provoquaient sur moi.
- C'est toujours surprenant au début, mais vous verrez on s'y habitue très bien... Avec ce mode de vie, ce qui est bien c'est que vous avez beaucoup de temps, en dehors de votre travail, je veux dire, il marqua une pause qui ne me sembla pas naturel, lui aussi modulait le rythme de ses mots comme pour mieux produire son effet.
- … vous aurez beaucoup de temps, pour vous cultivez.
- Me cultiver ? Oui j'imagine. Mais euh, enfin c'est surprenant non cette façon de faire, enfin de vivre, balbutiai-je timidement.
En fait maman ne vous a pas encore tout dit. La résidence appartient à une personne, maman tu ne lui a pas encore parlé de la Propriétaire ? C'est elle qui prend en charge la nourriture et l'entretien des appartements. En échange, il y a une sorte de contrat moral. Pour résumer, elle demande aux locataires, enfin du moins quand ils sont chez eux, d'être actifs, de bouquiner, de faire du sport, de s'occuper du jardin, de contribuer au bon voisinage, enfin ce genre de petits choses, rien d'exceptionnel. L'important c'est qu'on soit pas tous en train de glander en même temps, gloussa-t-il en ricanant.
Lady Call C. parue visiblement gênée par l’intervention de son fils et lui coupa la parole, lui rappelant qu’il avait du travail et devait finir sa lecture pour lui soumettre une synthèse plus tard dans la soirée.
***
D'un doigt soigné et délicat, avec un faux-ongle sur lequel était peint un paysage de bord de mer agrémenté de palmiers, Lady Call C. enfonça la sonnette de la porte d'entrée de Claire. Elle se pencha légèrement en avant pour que son hôte puisse prendre connaissance de sa présence à travers le judas, pensant que tout le monde vérifiait toujours qui sonnait à sa porte avant d'ouvrir.
-Bonsoir, c'est très aimable à vous de m'avoir invité à prendre le thé, j'apprécie ces petites attentions qui font un bon voisinage, dit Lady Call C.
-Je suis ravie que vous soyez venue, je n'étais pas certaine de pouvoir me libérer ce week-end, c'est pourquoi je vous ai proposé de vous recevoir ce soir. Entrez, installez-vous, je vous prie. Préférez-vous une infusion ?
-Non merci, je prendrais volontiers du thé, la soirée s'annonce encore longue. Je dois relire les compositions de français de Jane et Thomas. En fait, je ne m'attarderais pas cette fois-ci, mais j'espère que vous ne m'en tiendrez pas rigueur, n'est-ce pas ? La fin de sa phrase partie en petits éclats de rire étouffés jusqu'à n'être plus qu'un demi-sourire figé.
-Dans ce cas, je vais être directe. Je me sens très déstabilisée par les "habitudes" de la résidence et j'aimerais beaucoup en savoir plus sur la femme que vous appelez la Propriétaire.
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La Propriétaire n'avait pas toujours été propriétaire. Elle était certes issue d'un milieu bourgeois mais elle n'était pas née avec des actes notariés entre les mains. En fait, son père et toute une ascendance de patriarches avant lui, s'était spécialisé dans le commerce de tissus vénitiens, ce qui les avait enrichis pendant plusieurs générations jusqu'à la crise de 1928, année fatale où les marchands de tissus vénitiens et à peu près toutes les autres activités imaginables avaient atteint le degré zéro de revenu.
La Propriétaire était alors âgée de onze ans et fut envoyée en pension en Suisse pour ne pas assister à la fin de l'empire familial. Ses années passées à Genève furent très, très ennuyeuses, et elle se plongea à corps perdu dans ses études. Elle revint en France à sa majorité, avec la ferme intention d'aller à la Sorbone pour y étudier l'éthologie. Elle choisit cette discipline par déduction logique. Elle n'avait jamais tellement aimé les gens et leur préférait de beaucoup les animaux qu'elle avait découvert en Suisse, et envers lesquels elle entretenait une curiosité hors du commun. En effet la pension était située proche d'une ferme agricole et les étudiantes s'y rendaient régulièrement après les cours ou le week-end pour admirer les vaches, acheter du lait et au passage saluer poliment les garçons de la ferme que le grand air et le dur labeur rendaient particulièrement séduisants aux yeux des jeunes filles. La propriétaire, elle, s'attardait plus volontiers pour observer les moeurs des animaux et à l'occasion participait à une traie ou observait une vache mettre bat son petit.
Au bout de cinq ans, elle soutenue une thèse tout à fait originale et controversée par la suite sur les "agriculteurs et les sociétés d'animaux domestiques". Sa théorie se basait sur une comparaison des comportements sociaux des fermiers avec ceux des animaux domestiques. Plutard, elle s'intéressa particulièrement aux sociétés de rats, qui avaient été utilisées jusque là dans le domaine de la médecine et des sciences mais pas encore d'un point de vue éthologique. En fait, la cave de la maison familiale à Nogents-sur-Marne, lui tenait lieu de laboratoire, n'ayant pas réussi à démontrer le bien-fondé de reproduire une colonie de rats dans le laboratoire de la faculté de Jussieu où elle avait étudié. Sa famille, au début réticiente, s'était montrée plus reconnaissante pendant la seconde guerre, en période de disette, où les rats avaient été appréciés à leur juste valeur, un amas de protéines, un peu dur à marier avec le ragoût mais c'était mieux que de ne rien avoir à ajouter à l'unique patate rationnée.
Quelques années de plus de colloques et de conférences à travers le vieux continent l'avait promu au rang des rares femmes qui comptaient dans cette discipline peu encline au grand public mais qui soulevait l'attention de riches mécènes en mal d'aventure intellectuelle. C'est de cette façon qu'elle rencontra son époux, un riche mécène en quête d'aventure scientifiques, qui finança la construction d'un laboratoire expérimental en éthologie et, par la suite, la construction de la résidence du 13e arrondissement de Paris.

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